Unité nationale ? On en est très très loin !

Publié le par Benoit PETIT


Dessin du jour : Les grandes idées ...


Dessin de DELIZE.


La polémique du jour : la gauche parlementaire n'a pas voté le plan de sauvetage des banques proposé par l'Elysée et Matignon, signifiant ainsi à l'exécutif que l'heure n'était pas à l'"Unité nationale". Dont acte. Il faut reconnaitre que depuis l'élection de Nicolas Sarkozy, la majorité parlementaire n'a rien fait pour inspirer (globalement) confiance sur sa politique économique et sociale : le paquet fiscal de l'été 2007 est évidemment présent dans tous les esprits, mais l'on retiendra aussi les franchises médicales, le plombage en règle par les parlementaires UMP contre les mesures économiques et fiscales du Grenelle de l'environnement, les couacs insensés liés au financement du RSA, la taxation des complémentaires-santé, la déroute du plan banlieue, les va-et-viens idéologiques incessants du Président entre d'une part la dérèglementation du droit des affaires et d'autre part l'appel à plus de régulation économique... et que dire des nombreuses déclarations abusivement optimistes de Christine Lagarde et de ses collègues de l'Economie qui ont tenté de nous faire croire, depuis l'élection 2007, que tout allait bien dans le meilleur des mondes, qu'aucune crise n'était à redouter (encore moins une récession) et que nos espoirs d'une bonne croissance étaient fondés.

Dans ces conditions, peut-on réellement jouer la carte de l'Unité nationale lorsque le bateau "France", mal-mené depuis des mois par la tempète économique et sociale, semble n'avoir jamais eu à sa tete un Commandant qui soit suffisament lucide pour comprendre la situation réelle dans laquelle nous nous trouvons, et qui a démontré dans les actes que le cap qu'il fixait au navire était absolument contraire à la logique et à la raison économiques élémentaires ?

Mais dans le meme temps, force est de reconnaitre que face à l'urgence de ces dernières semaines, face à l'implosion des systèmes bancaire et financier, face encore à la cacophonie européenne quant aux modalités de sauvetage à mettre en place, Nicolas Sarkozy a fait preuve de sang-froid, d'activisme productif (pour une fois) et, disons le, d'un certain talent qui honore notre pays et l'Europe.
Oui, les mesures décidées sous son impulsion - la garantie "payante" donnée par les Etats-membres de l'Union aux prêts inter-bancaires, et la recapitalisation des banques en difficultés - sont de bonnes mesures. Elles sont bonnes parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire. Elles sont bonnes parce qu'elles n'étaient pas évidentes à prendre, d'un point de vue strictement politique.

Nous sommes donc confrontés à un paradoxe des plus déconcertants : une action présidentielle qui, sur le très court terme, s'est révélée salvatrice ; mais qui, sur les moyen et long termes, s'est révélée désastreuse. Pas facile, dans ces conditions, de trancher la question de l'Unité nationale...

Pour être franc, si j'avais été parlementaire, j'aurais personnellement voté ce plan de sauvetage des banques. Non pas pour donner un satisfecit au Gouvernement et à l'Elysée (qu'ils ne méritent pas), mais parce qu'en soi, les mesures qui le constituent sont indispensables pour limiter la casse sociale.
Mais dans le meme temps, je n'aurais certainement pas jeté la pierre aux socialistes qui se sont abstenus, car les raisons profondes qui sous-tendent leur choix (c'est-à-dire la condamnation d'une politique économique et sociale globale menée depuis 2007... et meme avant celà), je les partage : la crise n'est pas apparue subitement un matin de septembre, et le fait d'avoir systématiquement affaibli le pouvoir d'achat des classes moyennes et populaires tout en protégeant de façon indécente les classes les plus riches a considérablement contribué à aggraver notre situation.

De toutes les manières, la question essentielle n'est pas - ou plus - le plan de sauvetage des banques. Elle est l'orientation de nos politiques sociales et économiques, à court, moyen et long termes. Et à ces égards, fondamentaux, force est de constater que nous sommes toujours dans le doute le plus absolu.

Tout d'abord, le diagnostic général. La majorité présidentielle n'a visiblement toujours rien compris à ce qui se passe réellement dans le monde et en France. Il ne s'agit pas d'une crise américaine qui s'exporte en Europe et ailleurs, et qui va créer une crise sociale grave. Ce n'est meme pas une crise qui s'explique seulement par le manque d'éthique de nos grands financiers mondiaux. Le discours de Toulon sonne faux sur toute la ligne.

Ce que nous vivons est d'une ampleur bien plus vaste. Le capitalisme (qui n'est qu'un système, ni plus, ni moins) est en train de changer de nature : c'en est terminé du culte de la possession, de la consommation de masse et des grandes entreprises qui concentrent en leur sein toute la chaine de production et de distribution. Nous entrons dans ce que Jeremy Rifkin appelle "l'age de l'accès", c'est-à-dire un nouveau capitalisme qui se fonde sur l'accès aux services qu'un bien peut offrir (sans besoin de posséder ce bien), sur des relations économiques et de consommation individualisés et durables, sur des réseaux d'acteurs économiques indépendants où chacun est spécialisé dans un domaine bien particulier et coopère avec les autres pour former la chaine de production et de distribution. Le consommateur devient consom'acteur. La satisfaction des besoins individuels devient l'obsession économique autour duquel le nouveau système s'organise.
Dès lors, les crises sociales et économiques que nous vivons actuellement prennent naissance dans le fait que nos institutions, nos politiques, notre organisation économique et industrielle... bref, notre société continue à tourner avec le vieux logiciel du capitalisme des années 1950-1960, alors meme que ce logiciel est dépassé depuis longtemps. Nous vivons les conséquences d'un "bug" gigantesque, parce que nous refusons de vivre avec les réalités de notre temps.

S'ajoute à celà le fait que nos marchés souffrent d'une crise évidente d'innovation (ce que J.A Schumpeter a parfaitement décrit dans ses travaux). Les ressources naturelles - énergétiques, alimentaires, matières premières - s'épuisent à grande vitesse alors que nous les sollicitons chaque jour d'avantage, nos processus industriels sont vieillissants, nos raisonnements économiques et sociaux sont dépassés... et nous n'avons aucune solution de rechange. Pourquoi ? Parce que depuis 20 ans, ni la droite, ni la gauche, n'ont investis dans la quete d'alternatives : nous avons laissé notre Recherche déperir, nous avons massivement misé sur les vieilles industries et les vieilles techniques issues des années 1960, nous avons systématiquement décrédibilisé les rares bonnes idées qui, du reste, aujourd'hui, sont présentées comme les solutions à nos problèmes (notamment la promotion des énergies renouvelables, la responsabilité sociale des entreprises, l'éco-urbanisme, les transports ferroviaires, "l'économie hydrogène", l'agriculture de proximité, etc...).

Les conséquences de ces deux phénomènes conjoints sont désormais connus de tous (sauf, manifestement, de la majorité présidentielle) : depuis 15 ans, une nouvelle crise sociale s'est substituée à celle des années 1970-1980 et s'est profondément ancrée dans les structures élémentaires de nos sociétés ; depuis 10 ans, le système financier s'est emballé, comme pris d'une folie furieuse liée à l'incompréhension des mutations économiques en cours ; et le télescopage de ces deux crises engendre les désastres que nous subissons tous, en ce moment meme (et pour plusieurs années à venir).

Nous n'avons pas trente-six solutions devant nous. Nous n'en avons qu'une, que j'ai déjà eu l'occasion de présenter dans ce blog-notes : nous devons relancer la machine à innover, nous devons nous défaire culturellement de nos vieux réflexes et de nos vieilles structures économiques, financières et industriels des hérités des années 1960, nous devons accepter l'idée de créer des déficits publics d'investissement (j'insiste sur la nature d'investissement !) en mettant l'argent public dans la Recherche, la lutte contre la pauvreté et la transformation écologique de notre quotidien, nous devons changer notre Droit, nos entreprises, notre gouvernance mondiale.... en un mot : nous devons - de façon URGENTE - changer radicalement de civilisation, en nous basant sur les fondamentaux du Développement soutenable.

Nicolas Sarkozy a le destin de notre pays entre les mains. S'il veut l'Unité nationale, il peut l'avoir demain, d'un coup d'un seul. Il lui suffit simplement d'orienter sa frénésie de réforme dans le sens que je viens d'évoquer. Je formule la meme remarque à la gauche socialiste et parlementaire : s'ils veulent gagner la confiance de la majorité des Français, ils doivent orienter leur réflexion sur les propositions que je formule ici, modestement.

Hélas, ni à droite, ni à gauche (à quelques rares exceptions individuelles près), l'on ne voit poindre la moindre analyse, la moindre suggestion, la moindre parole (et encore moins, le moindre acte) qui engage notre pays dans le sens de cette évolution civilisationnelle que j'évoque. C'est une erreur historique grave, dont ils assumeront l'entière responsabilité... mais une chose est sure : parti comme c'est parti, non seulement la crise sociale va perdurer, non seulement la crise économique et financière va, elle-aussi, perdurer, mais à l'évidence, ce sera également le cas de la crise politique et démocratique... L'Unité nationale n'est vraiment pas à l'ordre du jour (hélas).   
     

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HASSELMANN 28/10/2008 21:03

Encore une fois frappé au coin du bon sens BENOIT a un petit bémol prés:"Ils n'assumeront aucune entière responsabilité!!"En effet notre systéme démocratique, par le cumul des mandats, par la longévité politique, par l'impunité généralisée, dillue les responsabilités.c'est en ce sens qu'il faut sanctionner sans pitié lors des prochaines consultations tous ceux et celles, qui ont déjà ,un mandat, .C'est le théme fort que nous alons marteler pour les Europeennes!! 

Achim 17/10/2008 14:40

Rectificatif par honneteté "journalistique": on apprend ce matin même que finalement 'die Linke" ainsi que les Verts allemands ont voté contre le paquet de sauvetage,

Achim 15/10/2008 13:48

En Allemagne, même "die Linke" a voté le plan de sauvetage présenté par Mme Merkel; (un peu à la surprise de celle ci).Je rappelle que ce nouveau parti (noniste militant en France avec les visites de M Lafontaine)  se situe quelquepart entre Daniel Mermet et Melenchon, c'est dire ......

Aixigences 15/10/2008 12:56

Fort bien vu. Bravo