Laicité (1) : un principe essentiel à la paix entre les Hommes

Publié le par Benoit PETIT


Illustration : La séparation de l'Eglise et de l'Etat, caricature du journal Le Rire, 20 mai 1905


Suite à mon post "les bigoteries antirépublicaines d'un Président chanoine", j'ai reçu pas mal de mails et de réactions qui, véhiculant une approche plus "conciliante" que la mienne du principe de Laicité à l'égard du phénomène religieux, m'ont convaincu d'une part que la République, au XXIe siècle, devait absolument poursuivre ce débat qui la hante depuis au moins 1905 (et ce pour mieux comprendre le monde qui l'entoure aujourd'hui), d'autre part qu'il y avait sans doute encore - et paradoxalement, au regard d'un siècle de pratique - des zones d'incompréhension qu'il est nécessaire de lever, si l'on veut réellement saisir la force et l'originalité du principe.


Le principe est à ce point difficile à percevoir que parfois - mais la réaction peut parfaitement se comprendre - les uns le confondent avec l'athéisme et l'agnostisme, les autres le comprennent comme une agression contre les Religions. D'autres encore, pour ne pas risquer une sorte de schizophrénie entre leur attachement aux fondamentaux de la République et leurs convictions spirituelles personnelles, mettent en avant la "Laicité positive". Mais ce "concept-compromis", qui établit une apparence d'équilibre, contribue en fin de compte, me semble-t-il, à brouiller à la fois la force de notre attachement républicain, et le sens de nos engagements religieux éventuels.

Plutot que de faire démarrer ma réflexion autour d'une définition précise de la Laicité (ce que ma formation de juriste préconiserait), il me semble plus pertinent de partir d'un constat, celui du monde présent, celui des sociétés contemporaines - occidentales, mais aussi les autres - qui sont confrontés, au moins depuis les années 1980, au retour en force "ostensible" du phénomène religieux, pris dans sa globalité.

Nous avons tous au moins l'intuition de cette réalité. Car jetant leur regard sur l'un des aspects de cette problématique (ayant donc une approche partielle et incohérente, car incomplète, de cette dernière), les médias éclairent leurs projecteurs essentiellement sur l'extrémisme religieux - et particulièrement l'extrémisme islamique, faisant ainsi de fait une distinction irrationnelle entre lui et les extrémismes chrétiens, judaiques, hindouistes, bouddhistes {cela doit bien exister}, taoiste, et toutes les autres formes d'extrémisme religieux -  sur les aspects religieux des conflits géopolitiques (comme si les aspects économiques, sociaux, culturels, écologiques étaient moins essentiels), sur la montée en puissance des sectes, ou encore sur les évènementiels marketing des Eglises et des principaux responsables spirituels du monde - l'on pense aussi bien aux Journées Mondiales de la Jeunesse catholique qu'à la rencontre Carla Bruni-Sarkozy / Dalai-Lama. Oui ! Les médias nous donnent quotidiennement des indices qui démontrent que le renouveau du religieux est incontestable, que cela nous plaise ou non.

Mais ce que les médias ne montrent pas en revanche, la face cachée de l'iceberg, est amplement plus important ; car presqu'insaisissable, en tout cas intime, d'une incroyable complexité et certainement au coeur de ce qui est tout à la fois la Beauté de l'Humanité et sa malédiction : les Hommes d'aujourd'hui ont sincèrement envie de croire en un monde meilleur, et trouvent dans les voies de la spiritualité - quelle qu'elle soit - les ressources pour participer à l'oeuvre de construction de ce monde idéal. Je trouve celà remarquable et anxiogène à la fois.

Remarquable, parce qu'il faut le dire : aucun progrès de l'Humanité n'a été accompli sans un reve derrière, sans une Espérance inébranlable dans la bonté de l'Homme : Martin Luther King Jr., Gandhi, Mandela, Simon Veil, Mère Térésa... mais aussi Al-Farabi (873-950), musicien et ascète, ce philosophe apolitique dont il est dit qu'invité par le prince à s'asseoir là où il voulait, se serait assis sur le trone (le vrai Roi n'est-il pas celui qui détient l'art royal, c'est-à-dire la connaissance, la pureté, la modération, le respect de la vie, la réflexion...  et non forcément le pouvoir politique ? C'est un magnifique acte de Liberté ; et Moise Maimonide (1135-1204) qui disait déjà en son temps que l'essence de l'Homme est l'individu et non la masse, que la perfection supreme est théorique, qu'il y a une différence de nature intransgressible entre ce qui relève du vrai et du faux d'une part, et ce qui relève des valeurs morales d'autre part... Tous ces exemples - et tellement d'autres - sont révolutionnaires, superbement révolutionnaires meme.

Mais dans le meme temps, je trouve cela anxiogène. Personne n'oublie tous ces autres révolutionnaires, ceux qui sont animés par des cauchemards ignoblement conceptualisés, ceux qui ont au siècle dernier et aux siècles précédants, depuis que l'Homme est Homme en fin de compte, engagé l'Humanité dans la violence, les guerres, les oppressions, les génocides... Je ne parle de ces misérables post-Chégévarists qui assassinent des Hommes sous le prétexte (affligeant) qu'ils sont des grands patrons, ou ces créateurs de nouveaux partis néo-trotskistes et médiatiques qui osent dire que les victimes des précédants ont des comptes à régler avec eux et que dès lors, cela justifie que les nouveaux partis en question acceptent ces "meme-pas-repentis" parmi leurs rangs. Ceux là n'ont pas l'excuse d'etre portés par l'imbécilité des masses. Non. Je parle bien de ces révolutions qui ont plongé leurs racines dans les enfers les plus sordides des sociétés - la pauvreté, la désillusion politique, la peur des différences - et ont embrassés et embrasés les peuples, contre leur Raison, contre leurs valeurs spirituelles aussi, mais surtout contre leurs propres intérets.

Je suis ainsi intimement persuadé que la montée contemporaine du phénomène religieux est à la foi une bonne nouvelle et une mauvaise ; bonne parce qu'elle renvoit au fait que l'Homme s'interroge sur lui-meme, sur son devenir et sur sa raison d'etre (ce qui est toujours une démarche d'intelligence et de progrès) ; mauvaise parce qu'elle renvoit au fait que l'Homme n'a plus confiance dans l'organisation du "monde matériel" tel qu'il est (et l'impact de la crise financière mondiale sur l'opinion en est l'exemple le plus criant) et qu'il oriente en conséquence sa confiance vers ceux qui lui décrivent une organisation idéale dans le "monde spirituel". Or dans ce domaine subtile de la théorie, l'on peut décidemment tout conceptualiser, le meilleur comme le pire ; l'on peut gommer les petits (et gros) obstacles de la vie réelle qui nuisent à l'ensemble de la logique spirituelle ; l'on peut jouer avec le surnaturel, le métaphysique et l'irrationnel, au point malheureusement, parfois, de verser dans l'abus de manipulation.

Nul ne peut valablement contester le phénomène religieux sans prendre le risque de nier ce qu'est l'essence de l'Humanité : l'introspection et la projection. Le principe de Laicité, c'est autre chose. C'est le principe de précaution appliqué aux risques induits par le phénomène religieux. La nuance est essentielle.

Le fait d'accepter une Vérité ne doit pas conduire, pour autant, à réfuter les menaces qui en découlent. Et le fait d'écrire pareille affirmation ne signifie en aucune manière que je pense qu'une Vérité se résume et se confond avec ces menaces.
La problématique posée est donc celle de la protection de l'individu et de la collectivité lorsque cela est nécessaire. Rien d'autre. Sans aucune mauvaise intention à l'égard des spiritualités. Sans aucune animosité à l'égard d'une quelconque religion.

Se protéger contre quoi ? Contre les abus de manipulation, nous l'avons dit. Mais aussi contre une autre dérive : la fusion des sphères spirituelles et politiques. Contre l'idée que sous prétexte d'un "monde matériel" insatisfaisant, il serait nécessaire de le remplacer par l'un des modèles proposés par les théories spirituelles. Contre le fait de choisir un ensemble de valeurs morales, de dogmes et de croyances spécifiques (au détriment des autres proposés) et de les imposer à tous les individus, quels que soient leurs propres valeurs morales, leurs propres dogmes et surtout leurs propres croyances.

Ecrire celà est sans doute plus facile à faire que l'appliquer concrètement. Nos actions, nos pensées, nos déclarations, nos votes, nos choix, nos objectifs sont en effet le prolongement naturel de nos valeurs et de nos croyances. Et c'est une illusion de penser que la dissociation pourrait-etre parfaite, surtout si l'on prend en considération, en sus, les dimensions culturelle, historique, philosophique et civilisationnelle de ces valeurs et de ces croyances. Combien de fois avons nous entendu parler des "racines chrétiennes de la France" ? De "la France, fille ainée de l'Eglise" ? De "la civilisation judéo-chrétienne" ? (Je ne cesse, du reste, de m'interroger sur le sens profond de ces phrases, notamment lorsqu'on les met en perspective avec toutes les différentes cultures qui ont été intimement liées avec l'Histoire de France, et qui ne sont en tout cas pas forcément chrétiennes).

Mais le fait que la dissociation soit impossible à réaliser de façon nette, le fait encore qu'elle soit meme difficile à concevoir, n'interdissent pas que l'on fasse le maximum pour y parvenir, dans la mesure de ce qu'il est possible de faire. L'imperfection et la frustration de l'imperfection sont deux autres réalités que nous devons admettre, car elles sont au coeur de notre identité d'Homme.

Ceci étant dit, il est parfaitement possible de penser que la fusion des sphères politique et religieuse est une bonne chose ; qu'elle est meme la seule chose envisageable, car elle serait à la fois la quintessence et le destin de l'Humanité, l'Homme n'étant rien, finalement, en dehors de la volonté de quelque chose ou quelqu'un qui le dépasse. On a le droit de le penser. Je suis néanmoins en désaccord profond.

La démarche religieuse et spirituelle cherche à expliquer l'incompréhensible et l'irrationnel (pourquoi la mort ? pourquoi la vie ? avons nous une mission divine ? etc...). Parfois, elle incite aussi des choix politiques directement inspirés par cette explication de l'incompréhensible et de l'irrationnel. Le refus de l'avortement, la condamnation de l'homosexualité, l'interdiction des pratiques contraceptives, les guerres dites de religion... ne sont d'ailleurs rien d'autre que cela.
Postuler le bien-fondé de la fusion des sphères spirituelles et politiques, c'est affirmer que l'explication qui est donnée de l'incompréhensible et de l'irrationnel est la seule réalité valable, meme lorsqu'elle est invérifiable - surtout lorsqu'elle est invérifiable (qu'est-ce que la Foi, sinon ça ?) - au point que les Hommes qui ne la partagent pas sont dans l'ignorance et doivent etre, en conséquences, écartés du processus décisionnel qui organise la société (car là résiderait son intéret). Ouvrons les yeux : nous avons là les bases d'un ordre politique chaotique, traversé constamment par les tensions inter-religieuses, et en tout cas caractérisé par la concurrence frontale que se livrent les Eglises et les spiritualités pour conquérir (jusqu'au monopole) le marché des Hommes.

Si nous voulons éviter cet ordre politique chaotique, nous devons oter tout intéret à cette compétition. Nous devons faire en sorte que l'organisation de la société n'est plus un enjeu pour les Religions ; que la spiritualité est une quete intime qui ne se préoccupe en aucune manière du Droit et de l'institutionnel ; que la différence de spiritualité n'est pas une cause de conflit entre les individus ; bref, que l'ordre politique soit rendu imperméable au phénomène religieux (imperméable au sens ou les influences du religieux sur la Loi des Hommes sont les plus indirectes possibles).
C'est là tout le sens, selon moi, du principe de Laicité. Il s'agit ni plus ni moins de la sécurité que la République impose afin de garantir tous les citoyens que les choix politiques qui sont fait pour organiser leur vie commune, ne sont pas directement inspirés d'un modèle spirituel, au détriment des autres modèles.

Alors oui, consulter des instances religieuses avant de voter une Loi, faire allusion à une quelconque dimension spirituelle du Droit et des civilisations, réclamer une référence à Dieu dans une Constitution, recevoir et honorer les dignitaires religieux dans les lieux de débat, de décision et d'exécution de la République, exiger une évolution de la Loi et du Règlement au nom des convictions spirituelles, c'est transgresser le principe de Laicité.
Penser ainsi, ce n'est pas demander l'ignorance du fait religieux, et encore moins sa négation. C'est tout simplement refuser que les interactions entre le politique et le phénomène religieux ne soient perçu par une partie de la population comme une injustice (pourquoi la République recevoit-elle le Pape des autres et non notre propre Pope, Rabin, Imam ou Moine ? Pourquoi la voix de la Religion des autres aurait plus de crédit que la voix de sa propre Religion ? Pourquoi inscrire le développement de la société à laquelle on appartient dans le système de valeurs et de croyances qui sont celles des autres, et pas les notres ?) ; c'est éviter l'accumulation des petites gouttes d'eau qui, à terme, finit par faire déborder le vase dans la violence.

Ma conviction profonde est que la Laicité positive, conçue comme un rapprochement aussi singulier et dangereux qu'il est direct entre ces deux sphères qui n'ont vraimment rien à faire ensemble, n'est rien d'autre en fin de compte qu'une Laicité destructrice qui rompt avec les principes de paix et de respect mutuel que pronent, pourtant et chacune à sa manière, la République et les "spiritualités positives".

Pour conclure ce premier post - mais pas cette rubrique - je voudrais mettre en lumière ce qui me parait démonter à la perfection l'absurdité du modèle de fusion des ordres politiques et spirituels. Nous sommes aux Etats-Unis, pays fondé constitutionnellement sur la croyance en Dieu et la soumission des Hommes à sa volonté ; dans ce cadre, le Sénateur Ernie Chambers (Nebraska) a déposé plainte récemment contre le Tout-Puissant, au motif qu'Il serait responsable des malheurs des Hommes. Le juge du comté où fut déposée la plainte vient de la refuser... tout simplement parce qu'il est impossible pour le tribunal d'informer Dieu des griefs portés contre lui, et encore plus de le convoquer à l'audience. Poussant son raisonnement jusqu'au bout, le Sénateur Chambers a néanmoins fait appel de cette décision : Dieu est en effet omniprésent et omniscient ; il est donc informé immédiatement ; il est donc présent à la barre. Faut-il craindre comme Robert Solé dans le Monde, que l'on applique à Dieu la peine de mort prévue par le droit américain ?
Certes, nous sommes ici dans le registre de l'annecdote et de la blague judiciaire. Mais en pleine crise sociale et économique, l'on est en droit de s'interroger sur le sens d'une telle action en justice, qui n'existe que parce que l'on confond la volonté divine et l'action humaine... chacun en conviendra, les Sénateurs américains ont sans doute d'autres chats à fouetter... si le système était laique, on ne se poserait meme pas la question.



(a suivre....)

 

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