Le quartier Saint-Eutrope : de l'hydropisie à la Ligue, retours sur un quartier qui a fait notre Histoire

Publié le par Benoit PETIT



Partant de la place Bellegarde, et si vous remontez l'avenue Jules Isaac (attention : ça grimpe... et n'espérez pas un bus régulier et fréquent pour vous faciliter la visite), vous allez tomber sur le quartier "Saint-Eutrope". Situé au nord d'Aix, sur les hauteurs de la ville en direction de Venelles, ce petit quartier tranquille a pourtant joué un role essentiel dans l'Histoire de la "belle endormie" (en fait, pas si endormie que celà).

Tout commence vraiment sous le règne du Roi René, avec la construction, en 1469, d'un hopital pour les hydropiques (maladie qui se caractérise par des épanchements de liquides physiologiques dans les cavités naturelles du corps ou entre les éléments du tissu conjonctif... Ces malades ont souvent un aspect gonflé et un visage bouffi). Etroitement associée à la Peste (mais pas uniquement), l'hydropisie était une maladie fortement mortelle au Moyen-Age, mystifiée par les croyances religieuses de l'époque (Jésus aurait guerri des hydroptiques...), et qui présentait une menace sanitaire pour tout le monde, les plus humbles comme les plus puissants. Il n'est donc pas étonnant que le pouvoir royal, qui venait à peine d'achever sa grande transformation "urbanistique" en Ville, et le pouvoir ecclésiastique aient convenus d'ouvrir un nouvel établissement de soins à un endroit à la fois pas trop éloigné de la communauté aixoise (mais suffisament pour sécuriser la population), et dont l'accès n'était pas aussi aisé qu'ailleurs.
Le nouvel hopital était prolongé par une chapelle, dédiée à Saint Eutrope (A rouge, sur la photo ci-dessous) et qui donna son nom au quartier.



               




Après avoir été longtemps une garantie de sécurité sanitaire pour les Aixois, le quartier Saint-Eutrope est subitement devenu, en 1593, une véritable menace.

Nous sommes en pleine "Guerre de religion", entre catholiques et protestants. Depuis les années 1570, la "Ligue" (catholiques anti-protestants, soutenus financièrement par le Royaume d'Espagne) ne cesse de progresser en influence, au point de contraindre le Roi Henri III à céder à leurs exigences en 1585 (Traité de Nemours). Mais souhaitant se défaire du joug politique des nobles catholiques, le Roi de France fit assassiner leur chef historique, le duc de Guise (mort en 1588), et arreter leurs autres leaders. Soulèvement général. Henri III s'allie à Henri de Navarre (protestant) et marche avec lui sur Paris. Sauf qu'il est rapidement assassiné en 1589 par Jacques Clément, un ligueur dominicain.
La succession du Roi défunt est donc ouverte. Légitimement, c'est Henri de Navarre qui hérite du trone, mais ses engagements religieux provoquent la révolte de la Ligue, qui lui préfèrent son oncle, le cardinal Charles de Bourbon (lequel, du reste, renonce à ses prétentions royales... au profit d'Henri de Navarre...). C'est alors que la Ligue opère une évolution très nette vers l'extrémisme et la radicalité des ses actions, allant meme jusqu'à exécuter les ligueurs qu'elle juge trop "soft", au point qu'une partie importante de la noblesse catholique se désolidarise progressivement. La guerre menée par la Ligue se transforme rapidement en une guerre entre ligueurs. Et c'est finalement la conversion d'Henri IV au catholicisme en 1594 qui mettra un terme à tout ça.





Jean, Louis de Nogaret de la Valette, Duc d'Epernon
(1554-1642)


Et Aix dans tout ça ? Globalement, la Ville a toujours été fidèle au pouvoir royal et catholique. Elle est donc majoritairement ligueuse au moment des évènements. Seulement, elle est sous le controle du Duc d'Epernon (l'un des "mignons" d'Henri III), catholique certes, mais proche d'Henri III et d'Henri de Navarre pour lesquels il joue le role d'intermédiaire. Son objectif : réunir les catholiques modérés et les protestants autour du pouvoir royal. Autant dire qu'il était détesté dans tout Aix.
En 1588, il fait les frais de l'influence de la Ligue sur Henri III : il est ainsi écarté et renvoyé, par le Roi lui-meme, loin de la scène politique. Il est néanmoins rappelé par celui-ci en 1589, au moment où l'alliance se noue entre les Rois de France et de Navarre.
A la mort du Roi devant le siège de Paris, ce dernier demande au Duc d'Epernon de se rallier à Henri IV. Ce qu'il fait, mais pendant une très courte période. Car ce fidèle du Roi défunt tient Henri de Navarre pour le principal responsable de cet assassinat... et quelques semaines plus tard, il retire soudainement ses troupes du siège de Paris (contraignant ainsi Henri IV à la défaite). Sentant le nouveau Roi déstabilisé et fragilisé, le Duc d'Epernon s'installe en Provence avec l'espoir secret d'imposer un gouvernement autonome (la campagne en Provence est officiellement menée au nom des intérets d'Henri IV contre la Ligue). Pour y parvenir, il lance le siège d'Aix-en-Provence depuis les hauteurs de Saint Eutrope, le 25 juin 1593. Quotidiennement, la ville est martellée par l'artillerie.

Mise à mal militairement et politiquement (mais toujours debout), Aix entrevoit enfin une lueur d'espoir en janvier 1594 lorsque le Roi Henri IV se convertit au catholicisme. Sautant sur l'occasion, la Ville se soumet à lui et fait appel aux renforts royaux pour débouter le Duc d'Epernon définitivement du Pays d'Aix. Ce dernier venait en effet de décider de poursuivre le siège, malgré sa destitution par le Roi, mais cette fois au nom de la Ligue qu'il combattait pourtant quelques semaines plus tot (comme quoi, les retournements de veste...).

Le dénouement de l'affaire est presque romanèsque. Pour en finir avec Epernon, le Roi envoie le Duc de Lesdiguières (protestant en bon termes avec les catholiques modérés) en Provence. Prétextant une partie de chasse, il parvient à convaincre les gardiens du fort de lui en ouvrir les portes... alors que le Duc d'Epernon était absent... et une fois l'ouverture acquise, fit envahir le fort par la population aixoise qui le détruisit de l'intérieur, en quelques heures à peine. La ruse la plus ancienne du monde :)

Epernon dut se résoudre à l'évidence : il avait perdu Saint-Eutrope, donc Aix, donc la Provence. Il fit profil bas les années suivantes, renoua avec le Roi (en apparence du moins, car Epernon est fortement soupsonné d'avoir pris part à l'assassinat d'Henri IV), relanca sa carrière sous Louis XIII mais s'attira les foudres jalouses du cardinal Richelieu. Il meurt à 88 ans (1642) dans la disgrace royale... loin, très loin d'Aix-en-Provence.

Comme quoi... ce petit quartier paisible du nord d'Aix, auquel peu de gens finalement prètent attention aujourd'hui (surtout à la Mairie), a failli faire basculer le destin de la Ville, de la Provence et de la France. Ce qui semble etre insignifiant maintenant ne l'a pas toujours été, et qui sait, ne le sera peut-etre pas toujours demain... Aix est pleine de surprises :)




Publié dans Histoire du Pays d'Aix

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garcon 06/03/2009 23:26

bonsoir,très interressé par la vie de ce quartier , avez vous des infos sur la facon l'avenue jules isaac s'est tranformée:disparition il s'est tranformé dans sa chronolie et dans son urbanisation avec:         disparition de l'hopital        elargissement de la voie plan et travaux