L'Europe politique parce que l'Europe sociale !

Publié le par Benoit PETIT






 

A quelques mois des prochaines élections européennes, et alors que le processus communautaire est au point mort, la question qui se pose n’est pas tant celle de savoir comment sortir de l’impasse actuelle, que de comprendre préalablement les raisons profondes qui nous y ont conduit.

Qu’est-ce qui, fondamentalement, a poussé trois Etats-membres, consultés directement au niveau des peuples (la France, les Pays-Bas et l’Irlande)  à rejeter successivement le projet de Constitution européenne d’abord, le Traité « simplifié » ensuite ? Pourquoi « l’Europe politique » est-elle, en l’état actuel des choses, impossible à batir ? Sommes nous condamnés pour 20 ans au statu quo ?

 


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Pour répondre à ces questions (lesquelles, finalement, renvoient à celle du « ou allons-nous ?»), il nous faut d’abord comprendre d’où nous venons.

Aux lendemains de la seconde guerre mondiale, les Pères fondateurs de l’Europe ont en effet compris que pour assurer la paix entre nos Nations, nous devions garantir notre prospérité commune, au sein d’un destin partagé. Or pris en étau entre d’une part le modèle économique américain triomphaliste, et d’autre part le modèle économique soviétique - l’un et l’autre lorgnant avidement sur l’Europe détruite - l’idée fondatrice de la construction communautaire était d’ériger, sur la scène internationale, un troisième modèle économique, autonome, indépendant et puissant, en tout cas capable d’assurer par ses propres moyens à la fois l’effort de reconstruction, et les conditions de son propre développement. Si l’Europe a fait, dès l’origine, le choix d’adopter l’économie de marché comme vecteur de ses ambitions, elle s’est néanmoins détachée de l’approche américaine du capitalisme, cherchant constamment à atteindre ce fragile équilibre entre l’efficacité du secteur marchand d’une part, et la préservation de nos Etats-providence historiques d’autre part.

 

N’en déplaise aux tribuns anti-capitalistes actuels, ces choix originels se sont révélés bénéfiques pour nous, Européens. Objectivement, non seulement nous avons su hisser nos Nations au plus haut niveau de prospérité mondiale, mais nous avons aussi évité bon nombre des excès du capitalisme américain. Meme si la crise financière mondiale du moment trouble notre perception de l’économie de marché, prenons un peu de recul et rendons-nous à l’évidence historique : nous avons des systèmes de protection sociale (certes imparfaits, mais qui ont le mérite néanmoins d’exister), nous sommes moins affectés qu’outre-atlantique par l’ultra-consommation de masse, nos populations sont moins exposées au risque d’endettement individuel, nous disposons de services publics de qualité…

S’il est exact que nous serions mal-venus de verser dans un angélisme naif et a priori (l’économie de marché européenne est, elle aussi, victime des affres des crises économiques, sociales, écologiques et sanitaires), nous serions également mal-venus de verser dans une diabolisation tout aussi naive et caricaturale de notre système économique. La perfection n’est pas de ce monde, mais le fait d’assumer l’existence de grandes marges de progrès ne doit pas nous conduire à nier les bienfaits acquis malgré tout. Oui ! Nous devons etre fiers de notre monnaie unique, de notre Marché commun, de notre approche européenne des politiques de concurrence et des libertés économiques (lesquelles sont systématiquement relativisées à l’aune des exigences sociales et environnementales par la Cour de justice des Communautés européennes et le Parlement européen). Quoi qu’en diront les trotskistes, les communistes et les Verts, quoi qu’en diront encore les euro-sceptiques de droite et de gauche, nous vivons mieux en Europe qu’aux Etats-Unis, et particulièrement lorsque l’on appartient aux classes moyennes et populaires. Cette vérité, nous la devons aux Pères fondateurs de l’Europe. Nous la devons à la construction de l’Europe économique depuis 50 ans.

 

Pour autant, aujourd’hui, ce satisfecit ne suffit plus. Le contexte économique, social et géopolitique mondial a considérablement changé, de sorte que l’enjeu pour nous, Européens, n’est plus de construire une économie qui est capable de se battre à armes égales avec les économies américaine, chinoise, indienne ou russe. Cela est acquis. L’enjeu, désormais, est de protéger nos populations contre les mauvais coups sociaux et écologiques que nous assènent, au quotidien, ces autres hyperpuissances économiques mondiales.  

 

Or depuis le début des années 2000, c’est là que le bas blesse en Europe. Nos gouvernants – car c’est bien d’eux dont il est question lorsque l’on parle des « instances européennes » - n’ont pas encore compris l’urgence qu’il y a à changer le logiciel de la construction européenne.

Car plutot que de s’atteler à la construction de l’Europe sociale – pourtant le principal besoin des peuples – ils ont préféré s’engager dans l’élargissement du Marché commun par l’intégration des pays à l’Est de nos frontières.

 




Que l’on soit bien clairs sur cette question de l’élargissement : bien sur, il s’agit d’une opportunité inespérée pour les pays candidats, incontestablement démolis par des années de joug soviétique ; bien sur, il s’agit aussi d’une option économique et géostratégique majeure, qui limite l’impérialisme russe et américain sur le sol de notre continent. Et ne serait-ce que pour ces deux raisons, il n’y a pas à regretter le processus d’élargissement.
Mais dans le meme temps, il faut admettre que ces intégrations successives ont considérablement retardé la perspective de l’Europe sociale et politique. D’une part parce qu’avant d’envisager des protections sociales communes et efficaces, il est nécessaire d’investir dans la remise à niveau de ces nouvelles économies… et cela va prendre sans doute du temps que nous n’avons pas forcément. D’autre part parce que sur un plan purement politique, ces nouveaux Etats-membres sont plutot réticents à l’idée d’ériger une Europe-providence. Il n’y a pas à juger ces positionnements (d’autant qu’à terme, ils pourront changer au fur et à mesure que la prospérité s’installe dans ces pays), mais il ne faut pas non plus, béatement, nier les évidences : l’élargissement prolonge le logiciel originel de la construction économique, et repousse en conséquence de plusieurs décennies la perspective d’une autre Europe.

 

Or que demandent les peuples de la « première Europe », lorsqu’ils sont consultés par référendum ? Que l’on trouve rapidement des solutions communes aux délocalisations, aux dumpings sociaux et écologiques, aux crises de l’emploi, au phénomène grandissant des travailleurs pauvres et de l’exclusion sociale, à l’atomisation de nos tissus ruraux, à la stagnation économique et sociale de nos territoires… bref, que l’on s’engage enfin dans une politique sociale européenne qui soit plus visible, plus volontaire et plus offensive. C’est-à-dire, en fin de compte, que l’on fasse ce qui est aujourd’hui juridiquement, économiquement et politiquement impossible.

 

La campagne européenne qui s’annonce est donc fondamentale, car elle est l’occasion pour nous de résoudre le plus gros casse-tete posé à l’Europe depuis sa création. Nous savons d’un coté qu’il ne sera pas possible, avant plusieurs décennies, d’acter de nouveaux transferts de compétence des Etats-membres vers les instances européennes (les politiques sociales sont juridiquement de la seule compétence des Etats-membres). Nous savons aussi, d’un autre coté, que nous ne pourrons pas survivre longtemps à la concurrence économique mondiale des américains, des russes, des chinois etc… si nous ne mettons pas en place immédiatement des mécanismes de protection sociale pour le peuple européen.

C’est autour de cette problématique – non des moindres – que les élections européennes devront s’articuler. Tout le reste est forfanterie !

 


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Heureusement, des solutions existent qui doivent etre défendues par le Mouvement Démocrate (d’autant que ni le PS, ni l’UMP, ni les Verts ne les défendront). Nous pouvons, par exemple, parfaitement envisager l’idée de unir, sur la base du volontariat, des Etats-membres autour de projets sociaux exploratoires. Qu’est-ce qui interdirait, par exemple, que la France, l’Allemagne, la Belgique et les pays nordiques décident de mettre en commun des outils, des moyens et des mécanismes sociaux qui ne sont pas prévus en l’état actuel du cadre juridique et politique européen ? Puisque la gestion du social nous appartient, qu’est-ce qui nous empeche de décider la création de l’Europe sociale entre les Etats-membres qui le souhaitent ? Personne n’est obligé. Les Traités sont respectés. Et si nous démontrons aux plus réticents que notre démarche fonctionne, ils nous rejoindront quand ils le jugeront opportun. En tout cas, nous ne subirons plus le statu quo actuel.

Nous pouvons également décider – et à mon sens, nous le devons – de geler le processus d’élargissement afin que les problématiques économiques et sociales se posent sur le territoire de l’Union européenne. Donnons-nous le temps de répondre aux besoins sociaux de nos peuples, avant d’intégrer les besoins économiques d’autres peuples.

Enfin travaillons activement, entre tous les Etats-membres, à l’élaboration d’une véritable éthique de notre Marché commun, en vue de nos protéger des attaques provenant des autres hyperpuissances économiques mondiales. C’est méconnu en France, mais ce travail a déjà commencé au niveau de l’Europe (plusieurs initiatives concrètes en matière de Responsabilité sociale de l’entreprise, de promotion des fonds éthiques, d’approfondissement des principes de précaution, de transparence, pollueur-payeur, de protection de la santé publique, de subventions sous conditions éthiques d’entreprises…). Nous devons continuer, et ne plus nous contenter d’un droit communautaire d’éthique économique embryonnaire.

 

Il n’y a aucune fatalité à rien, dès lors que l’on dispose du bon diagnostic et d’une réelle volonté d’action. Durant cette campagne, vous entendrez des cassandres de droite et de gauche qui vous diront que rien n’est possible, que tout est de la faute du capitalisme ou de l’Etat-social, que l’on doit impérativement nous replier sur nous meme pour résoudre tous nos problèmes, que l’Europe politique est un mythe…

Mais, je l’espère et je le crois, vous entendrez aussi le Mouvement Démocrate qui vous démontrera que tout est, au contraire, tellement possible. Qu’avec un peu d’imagination et d’innovation, l’Europe peut repartir de plus belle. Que chaque citoyen, où qu’il se trouve, quel que soit sa situation économique et social, peut encore trouver dans l’idéal européen des réponses concrètes à ses préoccupations. Que l’Europe politique est à portée de main, dès lors qu’elle se réalise en meme temps que l’Europe sociale.

 

William Beveridge disait « Grattez la surface d’un pessimiste, et vous trouverez souvent un défenseur des privilèges ». Ce n’est pas une conviction. C’est une réalité. La campagne des Européennes est l’occasion pour que cette vérité se révèle aux yeux de tous.      

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Achim 24/11/2008 22:18

ce que tu decris est une Europe  à géométrie variable ou à deux vitesses. Soit, c'est une des possibilités en principe. Sauf que les institutions ne le permettent pas vraiment. Je sens l'europe malheureusement en panne et sans idée pour en sortir. Pas de nouveau traité à l'horizon, des bloquages  et égoismes partout.
Je reve d'une Europe fédérale avec quelques compétences au-dessus des nations, dont l'environnement. C'est notre seule "planche de salut". Mais à voir comme en agriculture et pêche cela donne de la migraine aux français, je crains qu'ils ne soient pas prets.
Entre parentheses: ne mets pas dans le même sac communistes , trotzkistes, Verts etc. Car les Verts européens sont tout à fait sur ta  et notre ligne. Les Verts français avaient appellé au oui au referendum sur la constitution.(Et D Cohn B . avait poussé un coup de colère contre le non irlandais ) Cela s'est un peu gaté depuis et le message est plus brouillé entre José Bové et Antoine Waechter, on ne comprend plus trop bien ....