Le Vatican ne commet aucune "erreur" de communication : il récolte les fruits de sa doctrine anti-Laique

Publié le par Benoit PETIT


benoit xvi


« La loi de Dieu est au-dessus de la loi des Hommes ! » : c’est par ces paroles sans compassion que Mgr José Cardoso Sobrino, Archevêque de Recife (Brésil), justifie les excommunications qu’il a prononcées contre ceux – famille et équipe médicale - qui ont pris la décision de faire avorter une fillette de 9 ans, tombée enceinte à la suite du viol incestueux dont elle a été la victime ; ce sont ces memes paroles qui ont conduit le Vatican - par la voix du Cardinal Giovanni Battista Re, Préfet de la Congrégation des évèques  - a confirmer très officiellement lesdites excommunications. Et meme si ces faits ont provoqué un malaise certain au sein des évèques brésiliens et français (et sans doute ailleurs) – « il faut tenir compte des circonstances » a déclaré Mgr Dimas Lara Barbosa, Secrétraire général de la Conférence des Evèques du Brésil – aucune voix épiscopale ne s’est levée dans le monde pour condamner l’idée générale selon laquelle le recours à l’avortement justifiait, pour l’Eglise Catholique, l’application de la plus grave des peines canoniques.

Ces prises de position ont un arrière-gout d’autant plus acre qu’ils interviennent quelques semaines après l’affaire « Williamson ». Car si le Vatican est prompt à condamner par excommunication les plus humbles, victimes de viol de surcroît, il fait preuve dans le meme temps de beaucoup d’acharnement pour lever les excommunications des Evèques de la Fraternité Saint-Pie XI – des traditionnalistes extrémistes et intégristes – au nom d’une soit-disant « réconciliation dans l’unité des croyants ».  Certains diront – et le Saint-Siège le dit aujourd’hui – que personne ne pouvait prévoir les déclarations révisionnistes de Mgr Williamson (et je crois volontiers que ce dernier a délibérément provoqué le Vatican pour faire « capoter » cette réintégration). Mais l’argument de l’imprévision est peu convaincant : Mgr Williamson avait déjà exprimé officiellement ses convictions révisionnistes en avril 1989 (et d’autres fois encore après), si bien que c’est en toute connaissance de cause que le Saint-Siège a envisagé sa réintégration dans l’Eglise Catholique… certes, personne au Vatican ne pouvait etre certain que l’Evèque anglais allait rééditer publiquement ses propos après la « main tendue » du Pape, mais tous au Vatican savaient précisément quelles étaient les convictions personnelles du prélat traditionnaliste !

 

Le moins que l’on puisse dire est que le télescopage de ces deux actualités est troublant (pour ne pas dire inquiétant). L’Eglise Catholique est-elle simplement victime de plusieurs « maladresses » de communication, comme le laisse officiellement entendre le Vatican aujourd’hui ? L’on pourrait en effet considérer que le Saint-Siège s’est fait « dépasser » par quelques uns de ses haut-responsables qui, de manière isolée, ont « mis le feu » dans les médias à contre-courant du message global que l’Eglise Catholique voudrait faire passer au monde… Finalement, l’Eglise rassemble des Hommes, avec leurs contradictions et leurs imperfections, et les actes de quelques uns n’engagent pas forcément les actes de toute la communauté catholique.

Mais cette thèse, aussi auto-rassurante soit-elle pour les très nombreux catholiques qui, de manière sincère (j’insiste !), désapprouvent les faits relatés ci-avant, n’est pas tout à fait exacte. S’il convient évidemment de dissocier la masse des Fidèles de leur hiérarchie ecclésiastique, l’on ne peut évacuer le fait que cette meme hiérarchie, depuis quelques années et particulièrement depuis l’élection du nouveau Pape Benoit XVI, s’est engagée dans la promotion d’une doctrine « néo-conservatrice » militante dont nous récoltons aujourd’hui les premières conséquences.

 

Je ne reviendrais pas sur les positions ultra-conservatrices du Vatican sur l’avortement, sur les homosexuels ou encore sur la contraception ou le mariage catholique. Je ne reviendrais pas non plus sur les déclarations et actes tonitruants de Benoit XVI  sur le rapport de l’Eglise Catholique avec les autres religions (telles que l’Islam lors du discours de Ratisbonne en septembre 2006, le Judaisme lorsqu’il maintien officiellement en février 2008 la prière demandant la conversion des Juifs au catholicisme, ou encore le Bouddhisme lorsque le Pape refuse de rencontrer le Dalai-Lama lors de la visite de ce dernier à Rome en décembre 2007) ou les autres Eglises chrétiennes (telles que les Eglises protestantes contre lesquelles il avait affirmé, en 2000, la supériorité de l’Eglise Catholique)…

 

Je ne reviendrais pas sur toutes ces choses, car ce qui compte plus qu’elles, finalement, c’est le raisonnement théologique par le biais duquel ces positions choquantes sont justifiées et promues officiellement au sein de l’Eglise. Or ce raisonnement théologique, on le trouve dans l’approche que l’Eglise a de ses relations avec les concepts d’Etat et d’action politique.

L’encyclique « Deus Caritas Est » - première encyclique rédigée par le Pape Benoit XVI en janvier 2006 – traite justement des rapports entre l’Eglise et l’Etat. Sur ce thème, la thèse du Saint-Père est éminemment subtile et diplomatique : au point 28 a), Benoit XVI indique :

(en gras, les écrits soulignés par moi)


« L’ordre juste de la société et de l’État est le devoir essentiel du politique. Un État qui ne serait pas dirigé selon la justice se réduirait à une grande bande de vauriens (…) La distinction entre ce qui est à César et ce qui est à Dieu (cf. Mt 22, 21), à savoir la distinction entre État et Église ou, comme le dit le Concile Vatican II, l’autonomie des réalités terrestres, appartient à la structure fondamentale du christianisme. L’État ne peut imposer la religion, mais il doit en garantir la liberté, ainsi que la paix entre les fidèles des différentes religions. De son côté, l’Église comme expression sociale de la foi chrétienne a son indépendance et, en se fondant sur sa foi, elle vit sa forme communautaire, que l’État doit respecter. Les deux sphères sont distinctes, mais toujours en relation de réciprocité.


La justice est le but et donc aussi la mesure intrinsèque de toute politique. Le politique est plus qu’une simple technique pour la définition des ordonnancements publics : son origine et sa finalité se trouvent précisément dans la justice, et cela est de nature éthique. Ainsi, l’État se trouve de fait inévitablement confronté à la question : comment réaliser la justice ici et maintenant ? Mais cette question en présuppose une autre plus radicale: qu’est-ce que la justice ? C’est un problème qui concerne la raison pratique ; mais pour pouvoir agir de manière droite, la raison doit constamment être purifiée, car son aveuglement éthique, découlant de la tentation de l’intérêt et du pouvoir qui l’éblouissent, est un danger qu’on ne peut jamais totalement éliminer.


En ce point, politique et foi se rejoignent. Sans aucun doute, la foi a sa nature spécifique de rencontre avec le Dieu vivant, rencontre qui nous ouvre de nouveaux horizons bien au-delà du domaine propre de la raison. Mais, en même temps, elle est une force purificatrice pour la raison elle-même. Partant de la perspective de Dieu, elle la libère de ses aveuglements et, de ce fait, elle l’aide à être elle-même meilleure. La foi permet à la raison de mieux accomplir sa tâche et de mieux voir ce qui lui est propre. C’est là que se place la doctrine sociale catholique : elle ne veut pas conférer à l’Église un pouvoir sur l’État. Elle ne veut pas même imposer à ceux qui ne partagent pas sa foi des perspectives et des manières d’être qui lui appartiennent. Elle veut simplement contribuer à la purification de la raison et apporter sa contribution, pour faire en sorte que ce qui est juste puisse être ici et maintenant reconnu, et aussi mis en œuvre.


La doctrine sociale de l’Église argumente à partir de la raison et du droit naturel, c’est-à-dire à partir de ce qui est conforme à la nature de tout être humain. Elle sait qu’il ne revient pas à l’Église de faire valoir elle-même politiquement cette doctrine : elle veut servir la formation des consciences dans le domaine politique et contribuer à faire grandir la perception des véritables exigences de la justice et, en même temps, la disponibilité d’agir en fonction d’elles, même si cela est en opposition avec des situations d’intérêt personnel. Cela signifie que la construction d’un ordre juste de la société et de l’État, par lequel est donné à chacun ce qui lui revient, est un devoir fondamental, que chaque génération doit à nouveau affronter. S’agissant d’un devoir politique, cela ne peut pas être à la charge immédiate de l’Église. Mais, puisque c’est en même temps un devoir humain primordial, l’Église a le devoir d’offrir sa contribution spécifique, grâce à la purification de la raison et à la formation éthique, afin que les exigences de la justice deviennent compréhensibles et politiquement réalisables.


L’Église ne peut ni ne doit prendre en main la bataille politique pour édifier une société la plus juste possible. Elle ne peut ni ne doit se mettre à la place de l’État. Mais elle ne peut ni ne doit non plus rester à l’écart dans la lutte pour la justice. Elle doit s’insérer en elle par la voie de l’argumentation rationnelle et elle doit réveiller les forces spirituelles, sans lesquelles la justice, qui requiert aussi des renoncements, ne peut s’affirmer ni se développer. La société juste ne peut être l’œuvre de l’Église, mais elle doit être réalisée par le politique. Toutefois, l’engagement pour la justice, travaillant à l’ouverture de l’intelligence et de la volonté aux exigences du bien, intéresse profondément l’Église. »


J’ai délibérément choisi de ne pas tronquer cet extrait, afin que toutes les subtilités et les nuances apparaissent au lecteur. Que nous apprend ce passage de l’encyclique ?


1° - L’Eglise et l’Etat sont deux organisations dont les finalités sont certes différentes, mais qui sont en constante interaction. Si l’Etat et le politique organisent pratiquement l’idéal de la Justice au sein de la société, l’Eglise pour sa part produit et véhicule les valeurs et les logiques qui ont vocation à « purifier » l’action politique et à la guider vers l’idéal de Justice.

2° - L’Etat n’est évidemment pas, par nature, automatiquement soumis aux valeurs et aux logiques de l’Eglise, et il reste libre de ne pas suivre les précepts de cette dernière… mais ce « libre-choix » des Hommes et de leur organisation terrestre doit s’exercer en toute responsabilité : l’action politique qui se détournerait des valeurs et des logiques de l’Eglise s’expose à la corruption de sa démarche, et donc à s’éloigner de sa mission première qui est d’instituer la Justice entre les Hommes dans le monde terrestre.

3° - L’Eglise promeut une approche de la Justice qui se fonde certes sur des éléments de raison, mais aussi sur des éléments qui dépassent la raison. C’est ce qui rend son action essentielle, car à lui seul, l’Etat n’est pas en mesure de saisir la dimension « irrationnelle » de la Justice.

 

En d’autres termes, il ne peut y avoir de réelle Justice sans Foi en Dieu ; il ne peut y avoir Foi en Dieu sans confiance aveugle dans les précepts livrés au monde par l’Eglise (car elle est seule capable de comprendre la dimension « irrationnelle » de la Justice). Et si l’Etat et le politique sont libres de ne pas suivre aveuglément les précepts de l’Eglise, dans ce cas toutefois, il leur sera impossible de parvenir à l’idéal de Justice. En tout état de cause, les catholiques sont appelés à inscrire leur action politique dans cette approche à la fois « rationnelle » et « irrationnelle » de la Justice, laquelle suggère à la fois l’imperfection de la « Loi des Hommes » lorsqu’elle est en rupture avec les précepts de l’Eglise, et la supériorité de la « Loi de Dieu » sur toutes les autres Lois – car bien qu’étant « optionnelle » pour les Hommes, la « Loi de Dieu » est la seule qui peut réunir les dimensions terrestre et spirituelle des idéaux que poursuivent les sociétés contemporaines.  

 

Nous sommes là très loin du principe de Laicité, et de l’approche républicaine et démocratique de la Justice ! En revanche, l’on comprend mieux le sens des paroles de Mgr Sobrino lorsqu’il déclare « la Loi de Dieu est au-dessus de la Loi des Hommes »… Par l’encyclique « Deus caritas est » - qui n’est qu’une continuité de la doctrine de l’Eglise – Benoit XVI ouvre la porte à tous les excès que nous constatons aujourd’hui : la relativisation du « rationnel » politique par « l’irrationnel » spirituel est le moyen par lequel toutes les affirmations néo-conservatrices de l’Eglise (sur l’avortement, sur la condamnation des homosexuels, sur la nécessaire « réunification » des chrétiens y compris intégristes et extrémistes au sein de l’Eglise, sur le dénigrement des autres Eglises ou religions dans le monde…) prospèrent. Là réside finalement le « ver » dans la pomme. Là réside l’outrage du Vatican à l’égard des idéaux républicains et démocratiques.

 

Evidemment, mon propos dans ce post n’est pas de heurter ou de provoquer délibérément et gratuitement l’ensemble de la communauté des Catholiques. Chacun a ses raisons de s’inscrire personnellement dans une Eglise, une religion ou une croyance, et ces raisons sont éminemment respectables ! Du reste, nul ne doit jamais oublier ni les actions, ni les paroles humanistes et courageuses de tant de Catholiques – connus (l’Abbé Pierre, Sœur Emmanuelle, Mère Thérésa…) et anonymes – qui ont sans doute apporté plus de bonheur et de justice à la société que nombre de « Laicards » parmi lesquels je me compte. Cette remarque est d’ailleurs vraie pour toutes les autres religions !

Mon propos vise simplement à dénoncer une doctrine officielle dont la rudesse, la brutalité et les conséquences dans l’actualité conduisent beaucoup de croyants à se détourner de, voire à rompre avec l’Eglise Catholique (c’est d’ailleurs mon cas). Comme toute doctrine, elle peut etre un jour renversée et substituée par une autre, plus humaniste et plus tolérante, et mon vœu le plus cher est que l’Eglise Catholique se dote un jour prochain d’un nouveau Pape qui saura faire cette révolution tant attendue par le monde (croyants et non-croyants).


En attendant, croyants ou non-croyants, Catholiques ou non-Catholiques, nous devons nous battre pour une chose très simple : aucune Loi, si divine soit-elle, n’est supérieure à la Loi démocratique des Hommes. La religion relève du domaine de l’intime, et en aucun cas elle ne peut sortir de ce cadre pour influencer la Loi de la collectivité. Si l’idéal républicain respecte toutes les religions et toutes les croyances, il affirme dans le meme temps que la Démocratie est la seule organisation sociale susceptible de concilier et de rassembler tous les Hommes, dans la Paix et la Justice, quels que soient leurs croyances intimes. C’est là tout le sens du principe de Laicité… c’est là la seule règle supérieure, quoi qu’en dise et en pense Benoit XVI.

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Benoit PETIT 15/03/2009 14:26

Les voies de l'internet sont impénétrables, chère Cixi :))

Cixi-Hélène 15/03/2009 14:18

Sorry Benoît pour ce choix de couleur de ce précédent commentaire qui est quasiment illisible ! il faut le surligner pour pouvoir le lire...Bien à vous.C-H

Benoit PETIT 15/03/2009 11:02

Merci Cixi pour votre commentaire. Il est rassurant de constater que la famille des Républicains à Aix, est là, bien présente sur le seul espace de liberté qui nous reste : internet. Sur le fond de mon post, il est important que nous nous mobilisions en faveur de la défense de notre principe de Laicité, notamment en décorticant objectivement les mécanismes de pensée qui permettent au Vatican (mais aussi à d'autres hiérarchies religieuses, le cas échéant) de véhiculer des idées et des analyses qui sont contraires à nos acquis législatifs. Nous vivons actuellement une période trouble, où les Religions s'autoproclamment "lobbies" politiques, et où nos élus de la République (et en premier lieu desquels notre Président) se laissent convaincre par ces lobbies d'un autre genre... cette alchimie n'est pas anodine. Leurs connivences sont le poison qui, à terme, pourrait bien donner le coup de grace à notre République laique...Nous devons nous mobiliser, dans la vigilence et dans l'action !!

Cixi-Hélène 15/03/2009 10:21

Bravo ! pour cet article mis en lien sur mon site. Vos analyses toujours aussi bien ciselées sont un régal à chaque lecture