L'autisme d'un système politique déviant, ou la naissance du sentiment insurrectionnel

Publié le par Benoit PETIT


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Comment en vouloir à ceux qui ont, récemment ou depuis plus longtemps, perdu toute confiance dans la politique ? Son spectacle est devenu indigeste : tout n’y est que flatteries insincères, slogans informatifs, petites phrases sensationnelles, manipulation des esprits… une vaste guignolade dont le présupposé est la malléabilité intellectuelle de l’électeur ; dont la finalité est de masquer l’incompétence de ceux qui détiennent le pouvoir. Des imbéciles malheureux ? Voilà bien ce que nous sommes, aux yeux de ceux qui se nourrissent du système actuel !

Mon propos est-il poujadiste ? Il le serait si j’affirmais la médiocrité collective de toute la classe politique. Je pense tout le contraire : il y a à gauche, à droite et au centre des élus responsables qui savent le respect qu’ils doivent aux citoyens. Certains meme exercent des fonctions politiques de premier plan, et si l’on peut combattre (ou soutenir) leurs idées, il serait injuste de les blamer au nom de la médiocrité des autres. Mais justement, il nous faut ouvrir les yeux sur ces autres, tout aussi influents si ce n’est plus (par leur nombre) car ce sont eux qui empechent la mue « éthique » de la politique.

 

Ce 1er mai nous fournit un énième exemple de cette « politique-déviante ». Dans le contexte économique et social actuel – sur lequel il n’est pas besoin de revenir, tant il est dramatiquement évident – quelques uns trouvent encore le moyen de « voler » aux Français l’occasion d’exprimer leur révolte. Car s’ils étaient 1,2 millions aujourd’hui à manifester dans les cortèges, ils étaient plusieurs millions de plus à etre solidaires par la pensée, le cœur et la situation sociale, à défaut d’user les pavés avec les syndicats. Mais ces gens-là, les révoltés dans le silence, personne ne les considère. Pire l’UMP vient de les nier, ce soir, en publiant un communiqué qui affirme que la mobilisation a été « inférieure aux attentes » et que les réponses gouvernementales en matière économique et sociale étaient appropriées.

Comme si la mobilisation sociale était une question de chiffres. Comme si, pour etre révolté contre une politique, il était nécessaire de s’exprimer dans la rue. Les Français subissent des crises dont ils ne sont pas responsables, beaucoup ont d’autres préoccupations plus vitales que de marcher derrière les banderoles. Leur colère, ils la disent le matin au café, la journée aux collègues de bureau ou aux agents du Pole pour l’emploi, le soir en famille. Il suffit de s’intéresser à eux, pour comprendre qu’il n’y a pas seulement 1,2 millions de mécontents (et encore moins que tous les autres sont satisfaits de l’action du gouvernement).

Mais cette réalité là, plus complexe, plus puissante, plus préoccupante, une partie de la classe politique s’en détourne. La seule chose qui compte, c’est d’extrapoler une non-information pour véhiculer auprès de « l’opinion publique » un message simple : « nous, c’est bien ; eux, c’est mal ». Ces politiques là sont devenus les commentateurs de leurs propres manipulations. L’important n’est pas de rendre les gens heureux, mais de les persuader – par une forme plus élaborée de la méthode Coué – qu’ils ont toutes les raisons d’etre heureux (enfin, autant que possible).

 

Le plus dramatique, dans cette affaire, est que les manifestants et les non-manifestants solidaires n’attendaient rien de ce 1er mai. Tout le monde a bien compris que la majorité présidentielle ne bougera pas un cil de plus, campant sur ses certitudes dogmatiques d’un autre temps. Le bouclier fiscal sera maintenu, les négociations sur les salaires resteront gelées, la loi sur les dérives des grand-patrons et des conseils d’administration ne verra pas le jour, inutile d’évoquer un retrait de la Loi Bachelot sur les Hopitaux, encore moins de revendiquer des perspectives d’avenir pour la jeunesse… Statu quo de Matignon. Jubilations de l’Elysée.

Non ! Les Français n’attendaient rien de ce 1er mai, sauf de se retrouver ensemble, entre victimes et victimes en devenir de la crise sociale. Leur colère s’est exprimée sans espoir, comme c’est le cas depuis plusieurs mois ; mais cette colère s’est exprimée avec une certitude, grandissante et inquiétante, la certitude que le Politique n’est plus à l’écoute du Peuple.

Loin de moi l’envie de jouer mon « Villepin », mais à certains égards, oui ! Il y a bien un sentiment insurrectionnel qui est en train de naître du désespoir et des désillusions des Français. La rupture de confiance se transforme lentement (mais surement) en défiance… or lorsque la défiance se mele à la révolte sans espoir, l’avenir s’assombrit toujours d’incertitudes.

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