Retrouver le sens des réformes sociales

Publié le par Benoit PETIT

 

Le nombre des manifestants aujourd'hui importe peu. Bien sur : l'on aimerait bien qu'ils soient 2 millions, 3 millions à défiler dans toute la France ; que sous la pression de la démocratie sociale, le Gouvernement retire son projet de réforme des retraites, et annonce l'ouverture de véritables Assises de la Protection sociale. Mais soyons réalistes : les Français en ont assez de rêver - d'ailleurs, ils ne rêvent plus - et ils sentent bien que quoi qu'il se passe, Eric Woerth passera finalement très tranquillement son texte.

 

La mobilisation face à cette majorité est vaine. Mais cela ne veut pas dire que les politiques publiques de la droite ne posent pas un très sérieux problème, notamment à ceux qui, parce qu'ils ont un boulot, et/ou parce que leur vie est peut être compliquée en ce moment, ne sont pas descendus rejoindre les cortèges ce mardi 7 septembre. Ce pays sent bien que son modèle social est en train de se déstructurer sous ses yeux, parce que quelques idéologues du néo-libéralisme ont identifié ce modèle social comme étant une menace à leur objectif. Ils se foutent pas mal d'admettre que grace à nos couvertures sociales, nous avons sans doute moins subi les effets ravageurs de la crise internationale (celle-là même que leur idéologie à construite), et qu'au-delà de leurs mission de protection, elles incarnent surtour le coeur solidaire de la République.

 

 

 

La façon dont ce Gouvernement entend réformer les retraites est tout simplement un scandal. D'abord, sur la méthode. Mais sur le fond aussi, car le fond est étroitement lié à la méthode. Cette manière de pointer du doigts les travailleurs en situation de pénibilité, les carrières longues (bref, la fameuse "France qui se lève tôt", souvenez-vous) comme si cétait eux la cause des problèmes financiers des retraites. Oui, certains peuvent prendre leur retraite à 60 ans s'ils le souhaitent. C'est un droit que la République doit à ceux de ses travailleurs qui ont usé leur santé et leurs meilleures années à travailler pour le pays (et donc, pour le financement des retraites soit dit en passant).

La droite qui est toujours si prompte à rappeler que la République, c'est des droits en contrepartie de devoirs. Et bien justement : ceux qui partent à 60 ans (sans nécessairement leur taux plein) ont déja accompli leur devoir. Et durement parfois. Nous leur devons maintenant leurs droits !

 

Quant à ceux qui veulent travailler jusqu'à 70 ans ? Selon le droit du travail français, ils le peuvent s'ils le souhaitent. S'ils parviennent à conserver leur emploi surtout ! Il est là le problème. Or bizarrement, la réforme gouvernementale ne propose rien d'ambitieux sur l'emploi des séniors. Juste une aide de plus, qui vient s'accoler au dispositif conventionnel que les partenaires sociaux ont mis en place dans les entreprises et les branches. Ces "accords séniors" suffiront-ils pour soutenir l'effort consenti par les travailleurs en reculant l'âge de leur retraite ? Rien n'est moins sur...ces accords sont peu engageants quant au fond des politiques d'emploi des entreprises.

 

Dormez tranquilles. Car la droite a réponse à tout. Peu importe si le recul de l'âge de la retraite se transforme en expansion du taux de chômage des séniors : ces derniers ne pèseront plus sur le financement des retraites, juste sur celui de l'assurance chômage. C'était l'objectif non ? Sauver le financement des retraites ? Non ? Oui ? Ahhh, l'on s'y perd à force. Un chomeur de plus, est-ce meilleur pour le pays qu'un retraite de plus ? Et si l'on faisait pareil pour les travailleurs en situation de pénibilité ? C'est prévu ?! Ils seront couverts par la branche accidents du travail-maladie professionnelle s'ils démontrent qu'ils ont 20% d'invalidité...

 

 

 

Franchement, ils se posent quand même de drôles de question, ces gens là. Posons nous en une autre. Plus intelligente, je crois : comment on fait de la solidarité nationale au XXIe sièce ? Article L.111-1 du Code de la Sécurité sociale : "L'organisation de la sécurité sociale est fondée sur le principe de solidarité nationale". Ce devrait normalement être le commencement de toute réforme des couvertures sociales, et particulièrement celle-ci.

 

Solidarité nationale, cela veut dire que tout le monde contribue au financement, en contrepartie du bénéfice des prestations. Ca veut dire les travailleurs, bien sur. Mais ils sont de moins en moins nombreux, face aux retraités qui eux sont de plus en plus nombreux. Il font donc réellement inclure tout le monde : les retraités, les entreprises, les détenteurs de capitaux (hors domicile principal), les bénéficiaires de méga bonus, parachutes dorés, stock options... Tout le monde !

Et on finance par le prélèvement le plus juste : les impôts ! Et cessons de culpabiliser les partisans de l'imposition : à une époque, en République, l'Impôt était une garantie de justice sociale. Il ne tient qu'à ceux qui ont mis en place le bouclier fiscal, et qui ont maintenu sur les salaires (et donc sur l'embauche) des cotisations sociales lourdes, de s'en souvenir. Oui, l'on peut prendre un peu plus par les impots si c'est plus juste, et si en contrepartie, on supprime les cotisations sociales pour les régimes de base. Coût du salaire plus bas, donc embauche et/ou maintien des emplois des séniors et/ou augmentation des salaires, donc relance du pouvoir d'achat, donc relance de la consommation...

 

 

 

Tiens, "consommation". Voila un comportement dont il est urgent, pour des raisons écologiques et sociales, de le modifier. Pourquoi ne pas, dès lors, proposer une TVA éco-sociale qui frapperait la consommation de produits qui ne respectent pas un minimum d'exigences sanitaires, écologique et sociales ? Si les gens veulent payer moins cher, ils consommeront des produits bons. Sinon, ils payeront plus cher (ce que les économistes nomment "l'internalisation des coûts externes") et le fruit de cette taxation ira au financement des retraites. Avec d'autres taxes dont la vocation sera d'instaurer un peu d'éthique et de dignité dans le monde de la haute finance et des grands patrons.

 

Cet exemple pour dire qu'en fin de compte, si l'on veut bien redonner du sens aux réformes que l'on entreprend, et si ce sens repose sur les valeurs républicaines les plus chères à notre société (comme l'est, la solidarité nationale), alors il est possible de solutionner des problèmes qui nous semblaient jusqu'alors insolubles.

 

 

 

Je sais que les gens ressentent cela, même si le dossier des retraites est un dossier compliqué. Je sais qu'ils le ressentent aussi pour plein d'autres choses : la réforme des hopitaux, la réforme de la Justice, la réforme de l'Education nationale, la réforme de nos modes d'accession à la nationalité française...

 

Beaucoup se sentent aujourd'hui floués par des promesses auxquels ils ont aimé croire. Ensemble, tout est possible. Ma priorité ? Votre pouvoir d'achat. La France qui se lève tôt, et la France du mérite. Travailler plus... pour travailler plus. Combien de déceptions !

 

S'ils ne parviennent pas à mettre les pétoches aux Français avec leurs discours sécuritaires (donc populistes), et si les oppositions parviennent à nous proposer une alternative républicaine (farouchement républicaine) crédible, peut-être bien alors que nous pourrons tourner la page.

 

Sinon.... allez, inutile de se créer d'autres soucis pour le moment. Le Gouvernement s'en charge déja allègrement.

 

 

 

 

 

Publié dans Tribunes

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